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Easy Beats

Les Easy Beats

Les Easybeats (quel régal, ce nom, pour les oreilles françaises, surtout lorsqu’on fait la liaison) sont mondialement connus pour leur tube Friday On My Mind, c’est bien mérité car ce titre est brillant et original mais, les Easybeats, c’est beaucoup plus que juste un tube, c’est au moins 10 tubes en puissance ! Et Remember Sam en est un.

Remember Sam par les Easy Beats

Avec sa guitare rythmique décalée et dissonante, sa mélodie légère et poignante à la fois, ses changements de rythme inattendus, ce riff de guitare appuyé par une basse et une batterie entraînantes, ce petit piano qui fait pling-pling, voire pling-pling-pling dans le fond, Remember Sam représente bien le style zizibite, entre les Kinks, les Creation et autres garage-bands Freak-Beat de la même période.

On dit les Easybeats australiens mais ce n’est pas tout à fait juste.
C’est vrai qu’ils se sont formés à Sidney en 1964 mais Stevie Wright, chanteur, est anglais, même s’il vit en Australie avec ses parents depuis 1958 ; Dingeman Van der Sluys, renommé Dick Diamonde, bassiste, et Handricus Vandenburg, renommé Harry Vanda, guitariste, sont néerlandais, présents en Australie depuis peu ; tout comme George Young, guitariste, qui lui, est écossais ; Gordon « Snowy » Fleet, batteur, est tout fraîchement débarqué de Liverpool où il était batteur d’un groupe Mersey Beat en devenir.

Tout ce beau monde hétéroclite s’est rencontré dans un « camp » d’immigrés, le Villawood Migrant Hostel à Sydney. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’Australie mène une politique active d’immigration pour repeupler le pays (ça va plus vite que la reproduction sexuée et le clonage n’est pas encore au point). Le trajet en bateau et plus tard, en avion, depuis l’Europe coute une bouchée de pain contre deux années minimum sur le sol australien. Les familles des futurs Easybeats ont choisi de vivre cette aventure.

En Hollande, Harry Vanda a déjà monté un petit groupe, the Starfighters, spécialisé dans les reprises des Shadows pour lesquels ils ont d’ailleurs ouvert plusieurs concerts. Dans l’hôtel pour immigrés, il sympathise et joue de la guitare avec son compatriote Dick Diamonde.
Stevie Wright a déjà participé à plusieurs groupes australiens, il a même son propre manager et les frères Gibbs (les futurs Bee-Gees) lui ont récemment fait découvrir les Beatles, le single She Loves You, découverte qui l’amène immédiatement à arrêter de se teindre les cheveux en blonde, de les laisser pousser et de mettre un peu de côté les Shadows et la surf-music.
Lorsque ces trois-là se rencontrent, Stevie Wright habitant en face de l’hôtel, ils commencent à jouer ensemble. Dick et Stevie en viennent souvent aux mains car ils ne s’apprécient guère, l’un trouvant l’autre gros lourd et l’autre trouvant le premier trop mou, mais leur envie de faire de la musique avec le brillant guitariste Harry Vanda est plus forte que leur inimitié d’adolescents (ils ont 16 et 17 ans, Harry Vanda 18).

George Young fait partie d’une fratrie de 8 enfants, dont les 7 garçons sont tous musiciens. Le plus âgé des frères a d’ailleurs refusé de suivre le reste de la famille en Australie pour tenter sa chance comme musicien professionnel en Angleterre, il est saxophone dans le groupe de Tony Sheridan et il fondera Grapefruit quelques années plus tard en tant que bassiste. Margaret, la seule fille du lot, ne joue pas d’instrument mais c’est elle qui amène le rock’n’roll dans la famille en écoutant Chuck Berry, Fats Domino et Little Richards. Les petits frères apprécient et George se met à la guitare électrique. En 1964, George a 18 ans et sa famille a déjà quitté l’hôtel Villawood depuis quelques mois, mais il y retourne souvent pour draguer une fille. C’est lors d’un de ses passages qu’il est branché par Stevie Wright qui le prend pour le grand frère d’un gars avec qui il s’est battu la veille… Une fois le malentendu dissipé, ils parlent musique et sympathisent. George Young rejoint le trio, l’histoire est en marche.

Les 4 garçons, pas encore dans le vent, répètent et organisent même des soirées dansantes dans la laverie de l’hôtel, situation idéale éloignée des chambres et largement pourvue de prises de courants pour les amplis… George Young et Stevie Wright commencent à composer ensemble des morceaux. Mais il leur manque encore un batteur pour être un vrai groupe.

Par hasard lors d’un trajet en train, Stevie Wright entend la conversation de deux autres voyageurs qui parlent d’un batteur qui vient tout juste d’arriver de Liverpool. Liverpool, mot magique qui inspire l’envie et le respect.

Gordon Fleet a joué avec les Nomads qui se renommeront les Mojos après son départ. Il a vendu sa batterie pour payer son immigration en Australie avec femme et enfant. Il est déjà âgé de 27 ans et a décidé de laisser tomber la musique pour son métier d’outilleur. Lorsqu’il reçoit l’invitation des jeunes « australiens », il n’a débarqué que depuis 2 semaines, 2 semaines horribles, dans un hôtel minable et sale, sans aucune véritable opportunité professionnelle en vue, avec des engueulades sévères entre lui et sa femme qui déprime aussi, bref, il est prêt à tout pour se sortir de là, même à revenir sur sa décision et à reprendre les baguettes.

Il découvre un petit groupe encore fortement influencé par les Shadows et n’est pas emballé par l’affaire mais comme il est un peu perdu en Australie où il ne connait personne, il reste avec eux. C’est sous son influence que le style du groupe évoluera vers une musique plus moderne (pour l’époque), mélange de Beat Music et de Rythm’n’Blues à l’anglaise. C’est lui aussi qui les encourage à porter des costumes de scène à la Beatles. Enfin, c’est lui qui trouve le nom Easybeats. Bref, sans Gordon « Snowy » Fleet (« Snowy » parce qu’il a des cheveux noir corbeau), la vie serait vachement moins belle : pas de zizibite, pas de Friday On My Mind, pas de Remember Sam et, enfin et surtout, pas d’article aujourd’hui…

Les Easybeats partent en tournée, organisant tout eux-mêmes. C’est une catastrophe, le groupe est rarement payé, joue devant des salles presque vides, doit faire face à des pannes de camionnette et à la vindicte des bouseux rednecks australiens. Ils rentrent à Sydney les poches vides et le moral en berne.

Ils décident alors de trouver un vrai manager, ce sera Mike Vaughan.
Ce dernier demande aux garçons d’abandonner leurs jobs pourris pour tenter vraiment leur chance en tant que groupe de rock. Il leur obtient ensuite un rendez-vous avec son ami Ted Albert, arrière-petit-fils du fondateur richissime de la compagnie J. Albert & Son qui détient les droits de publication sur le sol australien pour de nombreux artistes internationaux.
Ted Albert, depuis la tournée triomphale des Beatles dans son pays, a en tête de monter un catalogue d’artistes australiens, il en a marre qu’on considère les chanteurs locaux comme des sous-américains ou des sous-anglais.
Les Easybeats qui composent leurs propres chansons, déjà vingt titres originaux dans leur répertoire, correspondent tout à fait à son projet. Ted Albert les signe immédiatement et leur dégotte un contrat sur le label Parlophone.

En janvier 1965, Ted Albert fait installer un magnétophone deux pistes dans un vieux théâtre à l’abandon qui appartient à sa société et il fait enregistrer au groupe son premier single For My Woman / Say That You’re Mine, deux titres originaux signés respectivement Wright/Young et Vanda/Young. Ce 45 tours sort le 18 mars 1965 et se placera à la 5e place des charts australiens.

Deux mois plus tard, leur second single She’s So Fine / The Old Oak Tree atteindra la première place. C’est le début de ce qu’on a appelé la Easy-Fever, équivalent australien de la Beatlemania.

Les tournées suivantes, mieux organisées pour un groupe auréolé d’un fort succès commercial, sont forcément plus réussies et les filles commencent à hurler en trépignant sur leurs sièges, à s’évanouir pour un oui pour un non et à provoquer des émeutes hystériques. Ce n’est pas toujours au gout des rednecks bas du front. Les membres du groupe, bien que pas très costauds, devront souvent jouer des poings contre certains locaux obtus qui n’apprécient pas les « pédés à cheveux longs ». Malgré une musique très teintée Beat, donc commerciale, les Easybeats ont une image de rebelles plus proche de celle des Stones ou des Pretty Things que de celle des Beatles. Ils abandonnent d’ailleurs assez vite les costumes de scène pour un look plus débraillé.

En un an et demi, le groupe placera ses huit prochains singles, tous des originaux signés Wright/Young, dans le top-ten national. Leur deux alboums, Easy sorti en septembre 1965 et It’s 2 Easy sorti en mars 1966, sont également de gros succès.

Musicalement, bien que toujours très orientées Beat, les chansons se complexifient et s’enrichissent d’arrangements originaux qui mêlent subtilité et bourrinades un peu comme les Kinks de la même époque. Les guitares sont mordantes, les mélodies assez personnelles (il y a déjà des chœurs onomatopesques à la limite du ridicule comme sur le futur Friday On My Mind, marque de fabrique incontestable du groupe) mais la production reste résolument garage.

La team de compositeur Wright/Young a fonctionné à bloc mais à partir de mi 1966, Harry Vanda va remplacer Stevie Wright auprès de George Young. Certains observateurs disent que c’est parce que Harry Vanda maîtrise enfin la langue de Shakespear mais ça ne peut pas être la seule raison. Alors qu’a donc fait Stevie Wright pour être ainsi écarté ? Mystère et boule de gomme ! Quoiqu’il en soit, bien qu’on doive à l’équipe initiale des tubes comme Sorry ou I’ll Make You Happy, le couple Vanda/Young composera les meilleures chansons du groupe, certainement car Harry Vanda est musicien contrairement à Stevie Wright qui n’a que son organe.

En cette fin d’année 1966, devant leur incroyable succès national, ils sont conscients qu’ils pourraient continuer longtemps à jouer encore et encore le même refrain et rester au top australien. Le groupe décide alors au contraire de partir tenter sa chance en Angleterre.

Leurs premiers enregistrements anglais, effectués à Abbey Road sous la direction de Ted Albert, sont refusés par le label et le producteur australien est écarté. C’est ensuite Shel Talmy, producteur des Kinks et des Who, excusez du peu, qui va s’occuper d’eux. Les premières sessions donnent naissance à Friday On My Mind, Made My Bed Gonna Lie In It, Remember Sam et Pretty Girl, pas loin d’être les 4 meilleurs titres du groupe !

Le single Friday On My Mind / Made My Bed Gonna Lie In It sort en octobre 1966, phénoménal succès mondial : numéro 1 en Australie, bien sûr, mais aussi numéro 6 en Angleterre, numéro 10 en France, Hollande, Allemagne et Italie puis numéro 16 aux states. Ça devient la foulie fourieuse : tournées mondiales (avec les Rolling Stones par exemple), groupies, champagne et drogues en tout genre.

Leur single suivant Who’ll Be The One, pourtant encore une composition assez ambitieuse qui sonne un peu comme un bon morceau des Creation à la sauce zizibite, ne fera pas aussi bien, sans doute parce qu’il est un peu en retard sur la mode Flower Power qui commence à exploser en cette nouvelle année 1967 du Summer Of Love à venir.

Les Easybeats reviennent en Australie en mai 1967 pour une tournée triomphale, le sommet de leur carrière. Lorsqu’ils décident ensuite de s’installer de façon permanente à Londres, Gordon « Snowy » Fleet choisit de ne pas les suivre pour profiter un peu de sa vie de famille et il est remplacé par Tony Cahill, ancien batteur des sauvages Purple Hearts de Brisbane.

De retour à Londres, Harry Vanda et George Young continuent à composer des morceaux de plus en plus influencés par le psychédélisme avec des arrangements et une production plus lêchés sans pour autant laisser de côté leurs racines Rythm’n’Blues. Heaven And Hell sorti en juin 1967 est une belle réussite dans le genre, avec clavecin, guitares saturées, break planant, basse lourde et, toujours, un bon riff Rythm’n’Blues. Malheureusement pour eux, ce qui aurait pu être un nouveau tube sera censuré par les radios à cause d’une phrase jugée trop sexuellement suggestive.

Les six mois nécessaires à la production de leur prochain single les écarteront trop longtemps des oreilles du grand public et ceci enclenche le début d’un déclin commercial. Le groupe continue cependant à se produire sur scène et à sortir des singles de très bonne facture comme le psyché-soul Come in You’ll Get Pneumonia, la ballade légèrement acidulé Land of Make Believe ou le sauvage et dansant Good Times avec Steve Marriot des Small Faces aux chœurs et Nicky Hopkins au piano, tous trois sortis en 1968. Il parait que Paul McCartney, à l’écoute de Good Times sur son auto-radio, se serait rué sur le plus proche téléphone pour demander à la BBC de le repasser. Mais ça ne suffira pas pour grimper dans les charts… Et cette anecdote n’est peut-être même pas vraie !

Un LP, Vigil, sortira en octobre, regroupant les singles de l’année plus quelques autres bons titres comme l’excellent Bring A Little Lovin’ qui ferait remuer une masse inerte et a été massacré par les espagnols Los Bravos (ceux de Black Is Black).

En 1969, les problèmes de drogue, particulièrement chez Stevie Wright, et l’indépendance grandissante de l’équipe Vanda/Young qui se passe des autres musiciens du groupe pour enregistrer et produire leurs chansons achèveront les Easybeats. Ils ne sont d’ailleurs plus que l’ombre d’eux-mêmes sur scène et leur musique commence à frôler dangereusement le Boogie à la Status Quo 70’s, c’est dire la déchéance ! Quelques bons titres voient quand même le jour, comme Peculiar Hole In The Sky psyché à cuivres, enregistré au départ comme une maquette à proposer au groupe the Valentines et sorti sans l’accord des Easybeats ou I Can’t Stand It, une soul dansante et énergique.

Un dernier alboum sortira en aout 1969, Friends comme le disque des Beach Boys de l’année précédente, qui contient en fait des maquettes enregistrées uniquement par George Young et Harry Vanda sauf la chanson St Louis qui se placera difficilement dans le top 100 américain.

Après une dernière tournée australienne de cinq semaines en septembre 1969, les Easybeats se séparent sans faire d’annonce officielle.

Vanda et Young retournent en Angleterre où ils continuent leur prolifique collaboration sous différents noms : Paintbox, Band Of Hope, Haffy’s Whisky Sour, Marcus Hook Roll Band ou avec Grapefruit le groupe du grand frère Young, essentiellement pour éponger les dettes amassées pendant les années du déclin des Easybeats.
Lorsqu’ils reviennent en Australie en 1973, ils s’associent à nouveau avec Ted Albert, écrivent et produisent quelques hits nationaux pour Stevie Wright ou Rose Tatoo. Mais c’est surtout en s’occupant du groupe des deux petits frères Young, Angus et Malcolm, qu’ils resteront sur le devant de la scène musicale : ils ont produit les six premiers disques de AC/DC, personne n’est parfait.

Allez, quatre cadeaux-bonus-audio pour les courageux qui sont arrivés au bout de ce long article :

Lisa

Lisa, enregistré en 1967 avec Shel Talmy, sorti uniquement en 1977 sur une compilation :

Good Times

Good Times, single de juillet 1968 que Paul McCartney aurait adoré, un jour, dans sa voiture :

Bring a Little Lovin’

Bring A Little Lovin, sur l’album Vigil de 1968 :

Peculiar Hole in the Sky

Peculiar Hole In The Sky, single de septembre 1969 :

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