Titre

Private Sorrow

Les Pretty Things en 1965

Private Sorrow est extrait de l’album S.F. Sorrow des Pretty Things, sorti en décembre 1968. Ce disque est un des premiers « opéra rock » de l’histoire de l’univers. Je préfère pour ma part dire « concept album », le terme « opéra » me dérange. Les habitués du Regalblog savent déjà que je n’aime pas la country music, eh bien je déteste encore plus l’opéra avec ces voix ridiculement contrefaites qui agacent mes tympans délicats.

Private Sorrow

Avec l’avènement du psychédélisme anglais, le concept de « concept album » (c’est vrai que là, le terme « opéra rock » aurait évité cette redite maladroite mais je me refuse dorénavant à l’utiliser) voit le jour en octobre 1967 avec l’obscur album The Story Of Simon Simopath du groupe Nirvana (rien à voir avec Kurt Cobain qui vient tout juste de naître et pour qui le concept de guitare, d’opéra ou même de concept est encore inconnu). J’entends au fond de la salle des voix qui disent « Et Sgt Pepper alors ? Il est pas sorti en juin 1967, Sgt Pepper ? 4 mois avant l’obscur Simon Simopath ?« . Je réponds bravo pour l’érudition chronologique mais tout le monde sait bien aujourd’hui qu’en fait Sgt Pepper n’est pas du tout un concept album puisque les chansons qui le composent traitent toutes de sujets différents. Cependant, il fut un temps présenté comme tel et c’est d’ailleurs en s’apercevant que ça n’en était pas un que les Pretty Things décident d’en faire un vrai à partir d’une petite histoire écrite par leur chanteur.

Coincé entre Ogdens’ Nut Gone Flake des Small Faces (Mai 1968) qui raconte l’histoire de Happiness Stan et Tommy des Who (Mai 1969) qui raconte l’histoire de Tommy, l’excellent S.F. Sorrow raconte l’histoire de Sebastian F. Sorrow. Chaque chanson de l’album décrit une étape dans la (triste) vie de Sebastian, de sa naissance (S.F. Sorrow is Born) à sa mort (Loneliest Person).

Voici en résumé et expurgée de la poésie psychédélique un peu fumeuse du texte original, l’histoire de Sebastian F. Sorrow (on ne sait pas à quoi correspond le F. et on s’en fout – dixit la pochette du disque) :
Il naît dans la maison numéro 3 d’une petite ville sans nom construite autour d’une grosse « usine à misère » dont les cheminées crachent une fumée noire étouffante. Il mène une enfance calme et rêve de bracelets de doigts (évocation poétique de la masturbation ?) et d’aller sur la lune. Dès qu’il atteint l’âge suffisant, il va plutôt travailler avec son père à l’ « usine à misère » de la ville, quelle misère. Il tombe ensuite amoureux de la fille des voisins et elle tombe amoureuse de lui mais la guerre éclate et il est enrôlé dans l’armée. Il survit à la guerre dans un état de terreur permanent (c’est l’épisode raconté dans Private Sorrow, même si la musique sonne un peu bucolique avec ses flûtiaux, il y est question de cris, de mort, de balles qui sifflent et de cicatrices). Après la guerre, il part s’installer dans un autre pays (finement nommé Amerik pour brouiller les pistes) et sa fiancée prend un zeppelin pour le rejoindre mais, à son arrivée, un incendie éclate à bord du dirigeable, le ballon en feu s’écrase au sol sous les yeux de Sebastian et tous les passagers meurent. Sebastian sombre alors dans la dépression et il déambule, seul, entre les tours de béton de la ville (finement nommée New-York pour permettre aux attardés mentaux de faire le rapprochement entre Amerik et Amérique). Un soir, il rencontre un étrange et élégant personnage, le Baron Saturday, qui l’emmène faire un voyage surréaliste (à moins qu’il ne s’agisse d’un rêve ?). Alors qu’il croit s’envoler vers la lune, Sebastian découvre qu’en fait de lune, il s’agit de son propre visage déformé par d’affreux cauchemars. Ils atterrissent (avisagissent ?) sur les lèvres et le Baron pousse Sebastian dans la bouche puis dans le fond de la gorge et ils arrivent dans une salle pleine de miroirs dont chacun reflète un souvenir de son enfance. Au terme de ce voyage, Sebastian perd la raison et il se retire dans un isolement mental et physique total pour finir comme l’homme le plus seul au monde.

Une bien belle histoire qui explique peut-être en partie l’échec commercial de l’album !

Les Pretty Things sont originaires de la banlieue de Londres et ils sont formés en 1963 par Dick Taylor (guitare) et Phil May (chant et harmonica) avec John Stax (basse), Viv Andrews (batterie) et Brian Pendleton (guitare). Une particularité du groupe, largement évoquée ici ou là (et même ailleurs), c’est que Dick Taylor a monté son premier groupe, Little Boy Blue And The Blue Boys, avec ses amis Mick Jagger et Keith Richards. Il a même été le bassiste des jeunes Rolling Stones de Brian Jones qu’il quitta en 1962 juste avant qu’ils ne soient signés. Mais en vérité, ce point ne mérite pas que l’on s’y attarde trop, d’autant qu’ici ou là (et même ailleurs) on a déjà largement évoqué tout cela ! Ce qui est notable en revanche, c’est qu’à l’instar des Stones du début, les Pretty Things jouent un rock anglais hargneux et teinté de blues. Leur nom est d’ailleurs tiré d’une chanson de Bo Diddley, Pretty Thing.

Ils sont signés en 1964 par la maison de disques Fontana qui les oblige à se séparer du batteur. Il sera remplacé par le génial Viv Prince dont le jeu inventif et débridé inspira Keith Moon, c’est dire s’ils ont bien fait !

Après leurs premiers 45 tours, Rosalyn et Don’t Bring Me Down , petits hits en 1964 (41eme et 10eme place des charts), un album sobrement nommé The Pretty Things sort début 1965. Les journaux les présentent alors comme « pire que les Rolling Stones« . Phil May se targue d’avoir les cheveux les plus longs d’Angleterre (comme s’il ne connaissait pas Screamin’ Lord Sutch). Leur attitude de mauvais garçons préfigure le punk 12 ans avant tout le monde et leurs frasques alcoolisées, en particulier celles de Viv Prince, leur vaudront même une interdiction à vie sur les territoires Australien et de Nouvelle-Zélande où on les accuse de corrompre la morale de la jeunesse. Si les Stones sont dédaigneux et violents, alors les Pretty Things sont immoraux et brutaux.

En novembre 1965, Viv Prince est écarté du groupe pour abus d’excès, à moins que ce ne soit pour excès d’abus !? Il sera remplacé par le très bon Skip Alan avec qui ils enregistrent en quelques jours leur deuxième album Get The Picture ?. Ce disque sort en décembre 1965 pratiquement dans l’indifférence générale. Pourtant, des morceaux comme Buzz The Jerk, £.S.D ou Midnight To Six Man sont des sommets du rythm’n’blues façon British Blues Boom et on n’est jamais très loin du Freak Beat anglais déjanté ou du garage punk américain qui fleuriront l’année suivante (bon d’accord, on est déjà en décembre).

Courant 1966, nouveaux mouvements de personnel avec le départ du bassiste pour dépression nerveuse puis du guitariste qui part s’installer en Australie (une revanche à prendre sur les censeurs ?). Ils seront remplacés par Wally Allen, basse, et John Povey, orgue.
Le rythm’n’blues à l’anglaise ne fait plus recette et leur dernière entrée dans les charts anglais sera leur reprise d’un morceau des Kinks, A House In The Country, en milieu d’année.

En Mai 1967, Ils sortent un album, Emotions, un peu détourné par le label dans le dos du groupe avec des arrangements de violons/cuivres qui ne leur plaisent pas. Il n’aura aucun succès, il y a pourtant quelques bons morceaux comme Children ou The Sun. Le groupe y a entamé un changement de style musical qui l’amènera doucement vers le psychédélisme.
Comme il faut bien vivre et que leurs disques ne se vendent pas, ils enregistrent aussi plusieurs morceaux sous le nom de Electric Banana pour De Wolfe Music, spécialisé dans la production de musiques de films. On pourra ainsi entendre les Pretty Things dans des films d’horreur et de soft-porn de série Z. Plusieurs albums de Electric Banana seront même édités au fil des années.

En fin d’année, ils ne renouvellent pas leur contrat avec Fontana et signent chez E.M.I. Un premier 45 tours voit le jour en novembre, il s’agit du très salement psychédélique Defecting Grey (wha-wha, fuzz et bandes à l’envers à gogo) qui annonce la suite. Avec en tête leur idée de concept-album, ils entrent dans les studios d’Abbey Road juste après l’enregistrement de Sgt Pepper et de Piper At The Gates Of Dawn , premier Pink Floyd. Ils bénéficient ainsi des avancées technologiques et de l’expérience de Norman Smith, ingé-son des Beatles depuis Rubber Soul et tout frais producteur du Pink Floyd. Les enregistrements se dérouleront jusqu’en septembre 1968. En plein milieu des séances, Skip Alan quitte le groupe et est remplacé par Twink, auparavant batteur de Tomorrow, lui aussi tape dur et vite. Le sitar qu’on entend très régulièrement sur l’album est celui de George Harrison qui le délaissa à l’époque pour sa guitar gently weeps du double blanc.

S.F. Sorrow sort en décembre 1968. Non seulement il s’agit d’un des premiers « concept-album » mais en plus il constitue, avec Sgt Pepper, The Piper At The Gates Of Dawn, le premier album de Tomorrow et We Are Ever So Clean des Blossom Toes, un des pics du psychédélisme à l’anglaise.
Malgré cela, le disque se vendra peu mais il est vrai qu’en décembre 1968, le mouvement psychédélique est déjà en train de s’essouffler…

Devant l’absence persistante de succès, Dick Taylor quitte le navire en 1969 et Skip Alan reprend sa place de batteur après le départ de Twink pour les Pink Fairies (avatar des Deviants groupe culte anarcho-psychédélo-underground).

La même année, Philippe De Barge, jeune millionnaire fils de baron de l’industrie française, a très envie de chanter avec les Pretty Things dont il est un fan absolu. Il finance entièrement le groupe pour composer et enregistrer un album dans un studio bien équipé et fait graver quelques exemplaires du disque uniquement pour son plaisir personnel (ah les lubies des ultra-riches !). Après des années de pirates à partir d’une copie en acétate de mauvaise qualité, le disque sortira officiellement en 2009, remasterisé à partir des dernières galettes disponibles… On y retrouve des morceaux de précédents 45 tours des Pretty Things (Alexander, Eagle’s Son et It’ll Never Be Me) et bien qu’il y ait quelques bons originaux (You’re Running You And Me ou New Day par exemple) ce disque intéressera plutôt les fans… et Philippe Debarge, sauf qu’il est mort en 1999 !

En 1970, ils sortent Parachute, que certains considèrent comme leur chef d’œuvre. C’est vrai qu’il contient quelques très bons morceaux comme Scene One, The Good Mr. Square, She Was Tall She Was High, What’s The Use, Parachute ou October 26 et que la production est de qualité. Mais je trouve que la guitare solo, malgré une maîtrise parfaite de la wha-wha, gâche souvent les morceaux avec des mélodies entre Santana et un quelconque guitariste hardos. Ça me plait moins que le British Blues Boom ou le psyché… question de goût.
En tout cas, Parachute est bien dans l’air du temps et il sera même élu « album de l’année » par le prestigieux journal Rolling Stones. Il n’aura pourtant pas le succès commercial escompté et c’est d’ailleurs le seul des disques couronné « album de l’année » par Rolling Stones qui se vendra à moins d’1 million d’exemplaires.

Après une vague séparation courant 1971, le groupe se reforme quelques mois plus tard sur l’insistance de leur manager du moment. Ils continueront à sortir quelques disques et à se produire sur scène pendant les 70’s mais je ne peux pas en parler, je ne connais pas assez bien (et je ne suis pas sûr de vraiment le vouloir).
En 1974, ils feront leur première tournée aux Etats-Unis d’Amerik (10 ans trop tard, à l’époque, leur manager avait refusé de les faire tourner là-bas, va savoir pour quelle mauvaise raison et la British Invasion a été boutée depuis longtemps !).

Les Pretty Things se sépareront finalement en 1975 pour se reformer en 1978 avec un personnel variable autour de Phil May et Dick Taylor. Ils donnent encore aujourd’hui des concerts en Europe et aux Etats-Unis.

Les Pretty Things participèrent activement à deux grands moments du rock londonien des années soixante (British Blues Boom et psychédélisme), leurs frasques et leur attitude défrayèrent la chronique bien avant les Sex Pistols et ils ne connurent jamais le succès qu’ils méritaient.
Quelqu’un a une meilleure définition pour groupe culte ?

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